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Illustrer pour les maisons de vins et spiritueux — deux approches

Par Margot — 5 mai 2026 — 1,494 mots — 8 min de lecture

Un coffret de Porto à six cents exemplaires, une giftbox de champagne à deux cent mille. Ce ne sont pas deux variantes du même métier, mais deux approches opposées. Retour sur deux commandes pour Graham's Port et Moët & Chandon.
Image de couverture pour l'article Illustrer pour les maisons de vins et spiritueux — deux approches

Deux objets — deux approches. Un coffret en bois noir à charnières dorées, fait pour une seule bouteille qu'on ouvrira lentement. Une giftbox de champagne tirée à grande échelle, qui passera entre des dizaines de milliers de mains pendant six semaines de fêtes. Quand on illustre pour des maisons de spiritueux, ce sont rarement les mêmes commandes qui se ressemblent — et ce n'est presque jamais une question de prestige plus ou moins grand. C'est une question d'approche, et chaque approche impose ses propres règles.

Deux projets récents à quelques mois d'écart : un coffret 80 Year Old Tawny Port pour Graham's, tiré à six cents exemplaires dans le monde, et la giftbox édition limitée de Moët Impérial pour les fêtes de fin d'année, tirée à plus de deux cent mille. Voilà ce qu'ils nous ont demandé.


Graham's Port — lire un produit

La commande nous arrive via Folio Art, notre agent à Londres. Le livrable : une illustration botanique destinée à tapisser l'intérieur d'un coffret en bois noir verni, à charnières dorées, conçu pour accueillir une seule bouteille — un Tawny d'âge vieilli quatre-vingts ans en fût, dont chaque exemplaire se négocie autour de deux mille euros. Fil conducteur thématique imposé : les espèces longévives. Chêne, olivier, châtaignier.

Six cents bouteilles dans le monde entier. Une centaine pour le marché britannique, quelques dizaines par pays. À cette échelle, la bouteille ne sera pas saisie distraitement dans un rayon — elle sera reçue, ouverte avec lenteur, contemplée. Chaque centimètre carré du dessin sera regardé de près, et aucun raccourci visuel n'est permis.

Le corpus de références fourni par le client pointait dans une direction qu'on entendait souvent sur ce type d'âge : fonds bleu-nuit, densité nocturne, profondeur sombre — l'imaginaire intuitif du temps long, celui de la cave et de l'archive. Nous avons proposé l'inverse, et nous l'avons défendu — non pas par parti-pris esthétique, mais en lisant ce qu'il y avait dans la bouteille.

Représenter ce vieillissement par le bleu-nuit aurait été une métaphore — l'archive, la cave, la nuit du temps. Le représenter par les ambres, les ors et les bruns automnaux, sur un fond brun terre profond, c'était simplement montrer la profondeur du vin.

Au cœur de l'assemblage, des vins mis de côté en 1941 et 1942, à un moment où la guerre avait fermé le marché export du Porto. Quatre-vingts ans en fût plus tard, soixante-quatre pour cent du liquide initial s'est évaporé à travers le bois. Ce qui reste, ce sont les molécules qui ont traversé huit décennies de concentration — et leur signature optique n'est pas l'obscurité, c'est la robe ambrée à reflets cuivrés des Tawnys d'âge, ce que les œnologues appellent la couleur acajou tirant sur l'or.

Première recherche du motif Graham's Port en palette sombre — fond noir, lignes gris-or, registre nocturne proche des références du brief
Motif Graham's Port en palette chaude validée — fond brun terre profond, ambres, ors et bruns automnaux, registre solaire
V1 dans le registre nocturne du brief, V2 dans la palette chaude proposée par le studio. La proposition a été acceptée sans retour — elle ne demandait pas d'adhérer à une vision, elle montrait la couleur du vin.

Le rendu n'a rien d'une gravure : c'est de l'illustration botanique en couleur, dans la filiation des planches du XIXe siècle, avec modelés et ombres portées. Chaque feuille porte ses nervures, chaque châtaigne sa bogue duveteuse, chaque rose ses dégradés rosés-cuivrés. C'est dans ce niveau de détail que se loge le travail réel : un dessin qui doit récompenser l'œil qui s'approche, sans jamais devenir illisible quand on s'éloigne.

La composition suit une logique de bouquet, pas de grille — un choix structurel, pas esthétique. Un motif organisé autour d'un point focal central ne pourrait pas tapisser un volume ; un motif sans centre, construit en densité homogène, peut être coupé n'importe où. Feuillage structurant d'abord — chêne, olivier — puis éléments à forte présence : châtaigne, mimosa, rose. Enfin les branches avec glands et les boutons de rose comblent les interstices.

Illustration botanique en couleur pour le coffret Graham's Port 80 Year Old Tawny — illustration packaging spiritueux d'exception
Intérieur du coffret 80 Year Old Tawny Port pour Graham's Port. Illustration botanique en couleur sur fond brun, rehaussée de dorure à chaud.

Sur cette base illustrée polychrome, des volutes ornementales en or à chaud viennent se superposer en surimpression — une rehausse précieuse, qui apparaît et disparaît selon l'éclairage du coffret. Le fichier est dessiné sur iPad et vectorisé sur Illustrator, chaque élément botanique livré sur un calque séparé.

Cette segmentation n'a pas été demandée. Nous l'avons faite parce qu'il nous semblait probable que la maison voudrait, plus tard, animer ces feuilles et ces fleurs pour ses supports digitaux. Livrer un fichier déjà prêt pour cet usage évite une opération de séparation manuelle ultérieure, et signale qu'on a lu l'écosystème de la marque au-delà du livrable immédiat.

Vue allover du motif Graham's en lecture continue — la composition tient sans centre, la densité reste homogène d'un bord à l'autre.

Moët & Chandon — lire un programme

Quelques mois plus tard, via l'agence NR2154 et notre agent Kajsa chez Agent & Artists, nous sommes retenus au terme d'un appel d'offres face à cinq ou six agences et illustrateurs parisiens : la giftbox édition limitée de Moët Impérial, fin d'année 2024, avec déclinaison en papier peint pour les événements Noël de la maison.

Tirage de plus de deux cent mille exemplaires. À cette échelle, la pression change de nature. La giftbox ne sera pas contemplée — elle sera vue rapidement, dans un rayon de grande distribution ou sur une table de réception, et la décision visuelle de la maison se rejouera dans des conditions toutes différentes, sur tous les continents. Une cravate qui jure crée des milliers de boîtes qui jurent. Un détail mal proportionné devient une nuisance multipliée. Le travail consiste à concevoir un objet qui supporte la duplication massive sans perdre sa justesse.

Motif illustré pour la giftbox Moët Impérial — illustration packaging champagne en tracé linéaire monochrome doré
Giftbox Moët Impérial, édition limitée fin d'année 2024 pour Moët & Chandon. Tracé linéaire monochrome imprimé en or à chaud sur fond blanc.

L'équation graphique tient en trois éléments fixes : logo, macaron, cravate — la bande dorée à pointillés qui ceint la bouteille, à conserver intacte. Nous avons proposé plusieurs versions où des sarments traversaient la cravate pour l'absorber dans la trame, à la manière d'une toile baroque chez Dior. La maison, attachée à la lisibilité de cet élément de branding, a préféré la conserver intacte.

Ce qui restait à résoudre devenait alors plus subtil. Cravate et motif partagent la même matière — l'or à chaud — donc le contraste qui les sépare n'est pas chromatique, il est géométrique. Une bande nette posée sur une trame organique foisonnante. Pour que la cravate ne ressemble pas à une étiquette plaquée mais à une bande qui appartient à l'image, il faut penser la circulation des masses autour d'elle.

Le motif lui-même est construit autour d'un arbitrage chiffré : environ quatre-vingts pour cent de vignes, raisins et feuilles, vingt pour cent en faune et flore. Le contenu de ces vingt pour cent n'est pas décoratif. Il est emprunté au programme Natura Nostra de la maison, le plan d'agroécologie lancé en 2021 qui engage Moët à créer cent kilomètres de corridors écologiques dans le vignoble champenois — un objectif déjà à mi-parcours fin 2024. Le motif intègre les espèces que ce programme protège, distribuées dans la trame avec quelques notes de dégustation.

Tuile du motif Moët Impérial — vignes, raisins, feuillage et faune du vignoble champenois en tracé linéaire monochrome doré sur fond blanc
Tuile du motif Moët : environ quatre-vingts pour cent de vignes, raisins et feuilles, vingt pour cent en faune et flore empruntées au programme Natura Nostra de la maison.

Le ratio n'a pas été inventé. À soixante-quarante, le motif aurait basculé dans l'inventaire écosystémique. À quatre-vingt-quinze - cinq, l'engagement biodiversité serait redevenu invisible — une mention symbolique au lieu d'une présence réelle. Vingt pour cent, c'est ce que la trame peut accueillir sans cesser d'être un motif viticole, et c'est assez pour que le programme existe à l'œil. La proportion est l'argument, mais l'argument vient de la maison, pas du studio.

La composition est verticale et narrative. En haut de la boîte : un bouchon qui saute, une explosion de bulles, un nuage et des étoiles — une scène. Au milieu : la cravate et le macaron. En bas : la trame botanique dense qui descend autour du nom de la maison. Ce n'est pas un papier peint uniforme — c'est une histoire visuelle qui guide l'œil de l'éclat festif jusqu'à l'ancrage botanique.

Deux versions ont été présentées au client, à valeur égale — nous n'avons pas poussé la plus démonstrative. La sobriété servait mieux la lecture finale d'un emballage déjà chargé sémantiquement par le logo et le macaron.

Version Moët Impérial sans portail — la trame botanique de vignes, raisins et feuillage descend en continu autour du nom de la maison
Version Moët Impérial avec portail de fer forgé surmonté d'une couronne, ouvrant frontalement sur le jardin botanique — entrée narrative explicite
Deux versions présentées au client : à gauche, une entrée narrative spectaculaire par le portail ; à droite, le même jardin suggéré sans être formalisé. Moët a tranché pour la seconde.

Toute l'illustration est tracée en ligne monochrome, sans aplats ni dégradés, et imprimée en or à chaud sur fond blanc.


La dorure à chaud — un même geste, deux usages

Les deux projets utilisent la même technique d'impression : la dorure à chaud, où une feuille d'or est appliquée sous pression pour transférer le métal sur le support. Ils en font deux usages opposés.

Sur Moët, la dorure est le motif. Tout ce qu'on voit en or — vignes, étoiles, cravate, bouchon qui explose, nom de la maison — sort de la même opération d'impression. Le tracé linéaire monochrome n'est pas un parti-pris stylistique : c'est une réponse aux contraintes industrielles du tirage. Un motif linéaire se vectorise directement, s'adapte sans friction à la dorure apposée à grande échelle, et se décline en papier peint grand format sans aucune reprise. Une seule passe technique pour deux cent mille exemplaires.

Sur Graham's, la dorure complète le motif. La base est imprimée en quadrichromie ; les volutes en or à chaud viennent s'y superposer en surimpression — une couche supplémentaire, qui n'apparaît qu'à certains angles d'éclairage. C'est l'inverse de l'économie : l'accumulation des opérations d'impression au service d'un objet rare.

Même technique, deux usages. Six cents exemplaires d'un côté, deux cent mille de l'autre — et la dorure passe d'un trait final, presque calligraphique, à l'ossature entière du motif.